Club Nipédu #8 [COMITÉ DE RÉDACTION] Éducation : ouverture ou marchandisation ?

Share

Le Club Nipédu, c’est tous les lundi sur Clubhouse à l’heure du goûter (17h30) pour parler ensemble Éducation, Productivité et Numérique

Room du lundi 19 avril 2021

«Si l’Éducation nationale est ce paquebot aux manœuvres longues et difficiles, les enseignants sont des moteurs hors-bord qui ont besoin de carburant.»

Quentin Colombo, Enseignant et formateur 

LA SYNTHÈSE

Numérique, pédagogies alternatives, formation privées, coaching scolaire, EdTech… Loin d’être un Eldorado économique, l’École semble pourtant plus que jamais avoir aujourd’hui besoin de toutes les forces vives pour relever les défis qui s’imposent à elle. Et si les institutions n’ont pas forcément, à date, les moyens de concentrer l’ensemble des expertises et des énergies nécessaires pour garantir la réussite de tous les élèves en répondant aux besoins des enseignants, comment faire, dès lors, pour intégrer au mieux les acteurs privés tout en préservant les valeurs de l’École ? 

CE QU’ON EN A RETENU

Vous avez dit marché ?

  • La collaboration entre les acteurs du privé et les institutions scolaires, Éducation nationale en tête, n’est pas un fait nouveau. Les manuels scolaires, analogiques ou numériques en sont l’exemple paradigmatique. Pour les participant•e•s, même s’il est indéniable que les enseignants disposent d’un réel savoir-faire, voire un goût prononcé pour la production de ressources, il est important de pouvoir disposer d’une documentation et d’outils conçus par des acteurs dont c’est le métier et donc robustes, tant pours les élèves (bénéficiaires) que pour les enseignants (cibles). 
  • Au XXIème siècle, face à la mutation du monde et notamment sa digitalisation, les compétences enseignées et donc les apprentissages visés évoluent rapidement. Les ressources et les outils doivent aussi évoluer. Qui sont les pourvoyeurs de ces outils scolaires du XXIème siècle, quelles sont leurs caractéristiques, comment interroger et valider leur éthique ?
  • La différence majeure entre les producteurs de ressources analogiques et numériques c’est la question des données personnelles et des données sensibles,  tant celles de l’enseignant que des élèves. Avec le très usité Si c’est gratuit, c’est toi le produit ! on fait entrer de plain pied la question de la marchandisation subie dans le périmètre scolaire avec en arrière plan, le spectre de la perte de contrôle, de confidentialité et donc de respect des droits fondamentaux des acteurs et des usagers de l’École.  
  • Une fois de plus l’École se retrouve face à ses tensions originelles dans une version sécularisée qui rejoue la guerre scolaire : entre ouverture et sanctuarisation, l’institution évolue sur une ligne de crête entre nécessaire recours à des acteurs experts de la production de ressources tout en restant le garant des valeurs qui fondent son action.
  • Les participant•e•s s’étonnent et admirent la détermination des acteurs privés malgré un contexte très difficile dans laquelle une percée comme celle de Lalilo reste l’exception : rigidité d’un marché cadenassé par sa structure, offre pléthorique qui rend l’identification de ressources et d’outils souvent difficile, position hégémonique de l’Éducation nationale et position surplombante de certains opérateurs publics, frilosité des utilisateurs à avoir recours à des produits payants en ligne…

Expérience utilisateur(s) et expérience apprenante 

  • Les élèves sont des utilisateurs en puissance de produits numériques. Les enseignants ont beau être de formidables créateurs de contenus, l’opulence, la qualité, l’évolution rapide des codes esthétiques et ergonomiques de l’offre multimédia en ligne place souvent la barre bien trop haut pour que les enseignants puissent tenir la dragée haute aux producteurs de ressources et outils numériques  professionnels. 
  • Qu’il s’agisse de solutions techniques ou d’offres de formation, l’artisan pédagogue, qu’il soit enseignant ou formateur, trouve aujourd’hui plus rapidement ses limites face à une demande en constante évolution. Le recours “éclairé” et “maîtrisé” à des acteurs tiers est souvent bénéfique pour muscler son jeu.
  • Certain•e•s participante•e•s s’étonnent du peu de cas que peuvent faire certains services de l’Éducation nationale des exigences esthétiques et ergonomiques des utilisateurs. Un contenu, aussi qualitatif soit-il, risque de ne pas trouver son public du fait de cette non prise en compte des exigences et des expériences de l’utilisateur. Avant d’être un élève, un enseignant ou un formateur, l’utilisateur est avant tout un internaute.
  • Ce sont les enseignants qui ont le pouvoir de vie ou de mort sur les solutions éducatives. 
  • Les enseignants ne sont pas des utilisateurs comme les autres. Les codes de la corporation, les comportements liés aux spécificités du métier, la puissance du bouche-à-oreille entre pairs, la technicité des exigences pédagogiques en matière de ressources et outils, la défiance aussi, font qu’ils déjouent parfois tous les pronostics quant au succès d’un outil, faisant fi des campagnes marketing et même bien souvent de la promotion par l’institution. 
  • Les participant•e•s font d’ailleurs allusion aux nombreux détournements opérés par les enseignants de solutions qui n’étaient initialement pas destinées à un usage pédagogique et qui ont rencontré leur succès auprès du monde enseignant. 
  • A contrario, la continuité pédagogique à donner à voir à quel point les enseignants sont enclins à se tourner vers ce qui marche en dépit de toute injonction institutionnelle. 
  • C’est d’ailleurs l’une des fragilités du marché où les acheteurs de solution sont rarement les enseignants, le modèle actuel étant plutôt basé sur du Business to Business to Customer (B2B2C) avec comme intermédiaire l’Éducation nationale, ses représentants académiques ou les collectivités aux différents niveaux. Cette chaîne d’intermédiation, c’est le risque de dépenses parfois importantes pour des solutions qui resteront dans les placards, discréditant l’intérêt de ces dernières.
  • S’agissant des éditeurs qui modifient leur modèle économique sur des outils, les enseignants / utilisateurs le vivent comme une trahison et délaissent bien souvent l’outil devenu payant et s’organisent rapidement pour trouver une alternative gratuite. La survie des solutions performantes et devenues payantes n’ai bien entendu pas du fait du micro-marché français et de ses spécificités.

Les enseignants, des producteurs de solutions

  • La récente série d’interviews réalisée par eTeachers auprès de collègues qui ont développé leur solution numérique pour répondre à un besoin de classe est édifiant : certains ont tenté de se mettre au service de l’institution sans résultat. Conséquence : ces collègues ont mis leur carrière d’enseignant entre parenthèses ou ont quitté l’institution.
À lire Room#7 : [PASSION ÉDUCATION] : L’École, tu l’aimes ou tu la quittes ?
  • Pour bon nombre de participant•e•s c’est bien la question de la gestion des RH, des talents mais également de la valorisation des compétences professionnelles, des compétences “de contrebande” et des parcours de formation formels, informels ou non-formels qui est au coeur de la question pour éviter une “fuite des cerveaux” et des énergies dans l’Éducation nationale. 
À écouter NIPÉDU 128 : FORMATION BUISSONNIÈRE ET [CO]-DELÀ

Les tickets gagnants

  • Finalement c’est bien la question des savoir-faire qui est au cœur des échanges : le talent des enseignants artisans, souvent en manque d’outils à la hauteur de leur vitalité pédagogique, les talents chez les acteurs privés ou associatifs de la formation ou des EdTechs. 
  • La structure Éducation nationale en France fonctionne sur un double mode : centralisé quant à la politique partenariale qui ouvre ou serre les vannes des collaborations public-privé en fonction des gouvernances. Décentralisé dans son schéma Business to Business to Customer quant à l’achat de matériel et de prestations de service. Ce double modèle contribue à créer une offre tantôt trop, tantôt pas assez régulée, au détriment des enseignants utilisateurs qui peinent à trouver chaussure à leur pied et aux pourvoyeurs de ressources et de services qui peinent à trouver leur public malgré des produits souvent de qualité. 
  • Il existe de nombreux exemples de partenariats gagnant-gagnant à une échelle régionale entre les acteurs académiques et des sociétés privées notamment au niveau des E.N.T. Une homogénéité de l’offre qui favorise une culture du numérique éducatif commune, une appropriation des outils facilités par le bouche-à-oreille et des circuits plus courts entre utilisateurs, financeurs et pourvoyeurs de solution qui facilitent l’adaptation de cette dernière aux besoins réels des utilisateurs.

La conclusion

Finalement, au regard des grands succès en matière de solution technique ou de formation, souvent hérités des politiques publiques de partenariats public-privé (Plan Investissments Avenir) c’est bien dans la complémentarité des énergies publiques-privé-associatif, dans le juste contrôle des institutions et dans la rationalisation des circuits entre l’offre et la demande que l’École saura trouver un mode de fonctionnement efficace entre ouverture et régulation.

C’EST PAS FINI

Envie de prolonger les échanges discussion ? Partagez-nous vos remarques et commentaires sur Twitter @Nipedu ou via la balise #ClubNipédu et rejoignez-nous tous les lundis à 17h30 sur Clubhouse.

Retrouvez le dernier épisode de Nipédu dédié aux [DÉ]FORMATION PROFESSIONNELLE

Laisser un commentaire